C’était la première fois que je me rendais sur place. Cela fait longtemps que des amis palestiniens et des amis français qui s’y rendent souvent me disaient : « rends-toi sur place, tu verras de tes propres yeux et du pourras témoigner ». Avec ma toute première visite là-bas, je me rends compte à quel point ce conseil était utile. Entre savoir et voir, il y a, dans cette région, presque un abîme.

Le choc est partout. Il a commencé pour nous à l’aéroport, lorsque la plupart des élus aux noms à consonance maghrébine ont été retenus plusieurs heures. A chaque contrôle de notre car, la présence de ces élus agaçait la sécurité israélienne, au point de nous tenir des propos racistes intolérables. Mais pour nous, cela n’a duré que 4 jours.

Pour les Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza mais aussi d’Israël, c’est tout le temps. Le passage de ces trop fameux check points tient de l’humiliation quotidienne, puisque matin et soir, pour aller travailler, étudier, se soigner, ils doivent faire la queue, montrer leur passe, sous la menace de militaires. Ils doivent aussi faire des détours de plusieurs kilomètres, parfois plusieurs heures pour contourner le « Mur », souvent doublé de barbelés, qui unit les colonies mais coupe en deux les villages. On retrouve là les stigmates de l’Apartheid.

A Jérusalem aussi, ville œcuménique s’il en est, où, au milieu des remparts, toutes les nationalités et les religions se côtoient, l’égalité et la liberté n’existent pas. A Jérusalem Est, des centaines de maisons sont en cours ou en passe d’être détruites, simplement parce qu’elles sont occupées par des Palestiniens. Pas de procédure légale, juste un arrêté : « demain, votre maison sera détruite ». Et les bulldozers passent, détruisent. Et les Palestiniens, debout, restent et reconstruisent, comme à Silwan. L’affront du tramway, construit par Alstom, qui va, comme le Mur, unir les colonies sans desservir Jérusalem Est.

« Ce qui m’habite et qui m’obsède », depuis que je suis rentrée, c’est la dignité, le courage et la détermination des Palestiniens, même lorsqu’ils ne croient plus à la sortie du tunnel. C’est qu’ils ne nous demandent pas de pleurer sur le sort, ni de les aider financièrement. C’est leur message constant : « on vous demande de témoigner, de faire pression sur votre gouvernement pour qu’il rompe avec Israël ».

« Ce qui m’habite et qui m’obsède », ce sont ces enfants des camps de réfugiés, pleins de vie qui ne demandent qu’à pouvoir encore rêver à un avenir, et qui, dans ce quotidien d’occupation, font preuve de beaucoup d’initiatives et de convivialité.

« Ce qui m’habite et qui m’obsède », ce sont ces militants israéliens de la paix, tels ces pacifistes rencontrés à Jérusalem, ou cet impressionnant député communiste de Tel Aviv, Dov Khenin, qui a recueilli 35% des voix aux élections municipales. Leur courage, leur détermination, leur vision sont impressionnants dans un pays désormais dirigé par l’extrême droite, « le plus à droite de l’histoire de notre pays », nous ont-ils confié. « Ce qui m’habite et qui m’obsède », c’est l’urgence d’agir auprès de notre gouvernement et auprès de l’Union européenne qui seuls détiennent une clé de la solution, en pouvant isoler économiquement et politiquement Israël.

L’écrivain algérien Yasmina Khadra résume bien le message que tous nos interlocuteurs nous ont fait passer. Le père du narrateur de « L’attentat » lance ces paroles de révolte et d’espoir : « on peut tout te prendre ; tes biens, tes plus belles années, l’ensemble de tes joies, et l’ensemble de tes mérites, jusqu’à ta dernière chemise – il te restera toujours tes rêves pour réinventer le monde que l’on t’a confisqué."